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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

25 Juillet 2012

Sur la loi naturelle (II) : quelles limites dans la modernité démocratique et religieuse

 

9780802849069

Jean Porter Nature as Reason. A thomistic Theory of Natural Law, 2005.

 

  â™£  Les impasses d'un recours systématique à la loi naturelle? 

9782227481343FSPour certains commentateurs, le retour en grâce de la loi naturelle peut-être vue comme un moment de la vie intellectuelle de la théologie chrétienne contemporaine. On la retrouve ainsi dans le renouveau actuel des analyses thomistes aux États-Unis avec des ouvrages académiques comme celui de Jean Porter (couverture en illustration). Mais, au-delà d'une curiosité philosophique pour le thomisme de type universitaire, il existe également un emploi de plus en plus politique de cette notion, visible, par exemple en France, lors des dernières élections présidentielles. La mention d'une loi naturelle renvoie à l'insertion des catholiques dans la modernité politique séculière. L'emploi de la loi naturelle peut leur paraître comme l’une des réponses les plus adaptées à ce qui seraient des égarements propres de notre modernité politique. Néanmoins, un usage emphatique et hyperbolique de la loi naturelle n'est-il pas stérile dans certains débats contemporains? Même d’un point de vue catholique... Nous pensons ici particulièrement à la thématique des « principes non négociables» qui sont issus d'une lecture particulière et emphatique de la loi naturelle. 


◊ De la loi naturelle aux  "points non négociables"

Un nombre grandissant d'acteurs catholiques affirment en effet que la dépénalisation de l'avortement et à l'ouverture du mariage aux personnes homosexuelles sont non négociables car le statut du vivant et l'institution conjugale relève d'un espace non négociable des normes. Ils.elles se trouvent d'autant plus disposés à le faire que le pape lui-même à parler à plusieurs reprises de Â« points non négociables Â»

Qu’en est-il vraiment ? Selon la journaliste du quotidien la Croix Isabelle de Gaulmyn, Benoît XVI aurait textuellement utilisé cette expression à deux reprises seulement (1). En 2006, dans un discours adressé aux participants du Parti populaire européen (la droite et les démocrates chrétiens du Parlement européen), il rappelle ainsi que "l'objet principal" des interventions de l'Église catholique dans le débat publique "porte sur la protection et la promotion de la dignité de la personne et elle accorde donc volontairement une attention particulière à certains principes qui ne sont pas négociables". Trois sont explicitement mentionnés : "la protection de la vie à toutes ses étapes, du premier moment de sa conception jusqu'à sa mort naturelle", "la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille" et enfin "la protection du droit des parents d'éduquer leurs enfants". Il est bien spécifié dans ce discours que ces principes ne sont pas "des vérités de la foi" mais "ils sont inscrits dans la nature humaine elle-même et ils sont donc communs à toute l'humanité" (2).

wmnagust2Cette notion de point non négociable avait en fait déjà été exposée par Josef Ratizinger en 2002 dans une note doctrinale portant sur l'engagement politique des catholiques (3). Dans ce texte à la tonalité pessimiste, celui qui n’est que cardinal s'inquiète de "la décadence et de la dissolution de la raison et des principes de la loi morale naturelle" qui pousse à mettre sur le même plan des positions éthiques de différentes valeurs. Cela entraînerait les catholiques à "renoncer à participer à la vie sociale et politique de leur pays selon la conception de la personne et du bien commun qu'ils pensent humainement vraie et juste". Tonnant contre le relativisme moral, le Préfet de la doctrine de la foi souhaite bien au contraire que la démocratie repose sur des "principes éthiques qui, en raison de leur nature et de leur rôle de fondement de la vie sociable, ne sont pas négociables". Parmi les principes inaliénables on trouve dans ce texte: l'interdiction de l'avortement, de l'euthanasie, du mariage homosexuel ou du partenariat civil homosexuel, la défense du mariage hétérosexuel monogame "protégé dans son unité (...) face aux lois modernes sur le divorce", la protection des mineurs, l'interdiction de la drogue et de la prostitution, la liberté religieuse et une économie "qui soit au service de la personne et du bien commun"... Bref, bien des éléments de la doctrine sociale de l'Église ainsi que de son enseignement moral.

 

◊ Le risque d'un retour du contrôle religieux direct sur le processus démocratique ?

democratie-copie-1.jpgDe la pensée nuancée et complexe d’un théologien à des ré-emplois systématiques qui en font perdre le sens et la force, il y a un pas que certains catholiques semblent néanmoins franchir facilement. Dans les milieux catholiques conservateurs, le recours à la loi naturelle apparaît parfois comme la phierre philosophale contre certaines évolutions démocratiques des normes régissant l'intime. La loi naturelle peut à bien des égards paraître comme le bon outil stratégique à développer dans les débats éthiques. En effet, le droit naturel ne demande pas de croire en une profession de foi chrétienne initiale, tout en préservant les interdits moraux du catholicisme. Mais la loi naturelle, entendue sous la forme des «points non négociables», peut aussi s'opposer frontalement la modernité démocratique, certes criticable, mais qui se fonde sur la capacité à élaborer des normes et de les faire évoluer. Or s'il existe des points sur lesquels on ne peut transiger et qui ne relèvent pas de l'espace démocratique, on peut exclure des questions sans aucune forme de négociation ni de consensus ? N'y a-t-il pas ici une remise en cause du pluralisme même qui fonde nos démocraties ? Peut-on faire sortir du débat politique et contradictoire certaines question au nom d’un critère anté-démocratique (qu’il soit religieux ou pas) ? Quelle instance est, au final, capable de dire ce qui relève du périmètre du négociable et du non négociable ? ce qui relève de la loi naturelle ? si c'est le pape seul, faute de consensus aujourd'hui sur cette notion dans d'autres instances internationales ou d'acteurs nationaux, cela ne pose-t-il le problème du non respect du caractère séculier de notre processus démocratique ? Les points non négociables apparaissent en un sens comme un moyen détourné de retablir un contrôle religieux direct sur le processus démocratique.

 

◊ L'emploi délicat d'un concept à notre époque

 

Le droit naturel peut-il encore aujourd'hui englober dans son champ des normes aussi précises et détaillés du bon agir humain ? Une fois énoncé un principe général, il reste délicat d'en trouver une application concrète facile.... Historiquement il faut rappeler que c'est une forme de désuétude qui a atteint les principes de la loi naturelle au cours du dix-neuvième siècle faute d'un emploi évident et avait d'une certaine manière disparu dans l'immédiat après-Concile. Même s'il avoue qu'il y aurait beaucoup à faire historiquement pour connaître ce phénomène, le spécialiste du modernisme Émile Poulat, dans un dialogue qui l’opposait récemment au journaliste intégriste Jean Madiran, rappelait :

       Â« Quand on parle de droit naturel ou de loi naturelle (...) on évoque quelque chose devenu extrêmement flou, de totalement absent de la culture laïque moderne mais aussi de la culture catholique (...) nous n’avons actuellement aucune étude historique ni doctrinale sur ce qu’étaient le droit naturel et la loi naturelle au temps de leur splendeur. Le droit naturel a figuré au programme des facultés de droit de l’État jusqu’au milieu du XIXème siècle. Depuis la tradition s’est estompée, nous avons perdu la mémoire. En fait, ce qui s’est perdu dans la pensée contemporaine, ce qui a perdu toute signification, c’est, avec saint Thomas d’Aquin, le sens fort du mot natura et son rapport à une ontologie »(4).

Dans la loi naturelle telle que l'énonce le pape, il existe pourtant des règles qui peuvent se soustraire de l'arbitrage démocratique puisque la conscience offre une limite rationelle et universellement accessible. Dans un débat avec le philosophe allemand Jürgen Habermas, celui qui n'était encore que Josef Ratzinger, a rappelé: 

« (Après les totalitarismes) nous savons aujourd'hui (...) qu'il existe une sacralité absolue de la vie humaine, que les lois qui s'opposent à l'inviobalibilité de sa dignité et des droits qui en résultent sont injustes, même si elles ont été formellement promulguées. La question selon laquelle la majorité, sur certains points, n'a pas le dernier mot mais doit respecter ce qui est humain est fondamentale pour l'avenir de notre civilisation Â» (cité dans Médevielle, op. cit., p. 355).

      D'un côté, une telle affirmation va positivement à l'encontre de l'idée, par exemple, que les droits de l'humain ne sont liés qu'à une certaine conception culturelle, politique et sociale de l'homme, celle de l'Occident et qu’il ne serait pas valable dans les pays arabes ou en Asie. Ce qu'a par d'ailleurs rappelé le pape à l'ONU en 2008. Peut-on dire pour autant que si une conception nouvelle des droits humains apparaît qu'elle est un « totalitarisme Â» mettant en péril la démocratie ? Envisager un mariage ouvert aux couples de même sexe ou bien encadrer légalement l'interruption volontaire de grossesse, est-ce véritablement converger vers un programme totalitaire ? C'est surement là aujourd'hui que le bât blesse. Ne tombe pas dans un raisonnement par un point Godwin : la comparaison avec le pire des totalitarismes connus pour révoquer un point de vue?

 

◊ Les points non négociables, des limites théologiques ? 


pgc002°De plus, d'un point de vue religieux, les points non négociables n'aboutissent-ils pas rapidement au retour de la pensée intransigeante voire à une remise en cause du pluralisme politique des catholiques acquis historiquement après Vatican II? Sur le site du diocèse de Toulon (-Fréjus), qui se distingue dans le catholicisme français par une sensibilité assez conservatrice imposée par son évêque Dominique Rey, on trouve ainsi une notice intitulée «les principes non négociables en politique» écrite en perspective des élections présidentielle et législatives du printemps dernier. On y découvre que les principes non négociables se résument à «la protection de la vie à toutes ses étapes, du premier moment de sa conception jusqu'à sa mort naturelle», «la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille», et «la protection du droit des parents à éduquer leurs enfants» (5). Notons que tous les aspects économiques et financiers présents dans la pensée de Benoît XVI sont ici éliminés, ce qui montre que la compréhension des points non négociables est toujours un peu située et relative. De surcroît, appliqués strictement à la vie politique française actuelle, ces principes éliminent la plupart des grands candidats, car même à l'UMP on ne milite plus pour l'abrogation de la loi Weil sur l'avortement. En tout cas, le candidat François Hollande avec sa proposition 31 sur l'ouverture du mariage aux personnes de même sexe est clairement en dehors du cadre des «PNN» et la note peut se lire comme une forme de consigne de vote. Pis,  si on applique la grille de lecture stricte des PNN à la vie politique française (refus de l’euthanasie, du mariage homosexuel et de l’avortement, ne parlons même pas du refus du divorce), cela conduit à des partis très marqués idéologiquement (Front National, Parti Chrétien Démocrate) minoritaires et très limités dans leur engagement social. 

 200px-Disputation.jpg     Avec les points non négociables, nous avons en tout cas à faire à une version très ultramontaine et poussée à l’extrême du principe de la loi naturelle : les normes  sont produites sous la forme d’une liste close et définitive donnée infailliblement par le Pape et répercutée par les évêques. Est-il encore aujourd’hui tenable de penser, même dans le catholicisme, que l’expression du Magistère passe devant la conscience du baptisé ou celle du citoyen (si on est capable de les distinguer de manière pratique) ? Qu'on peut se soustraire d'un libre débat? Peut-il exister des questions sur lesquelles il est interdit d’avoir des avis divergents avec le Magistère surtout sur les questions politiques qui ne font pas partie de l’espace théologique stricto sensu? De même, des questions qui relèvent des PNN sont-elles également soustraient de l’espace académique de débat de la théologie?  Même dans le thomisme le plus classique, il n’y a d’ailleurs pas une immuabilité absolue de la loi naturelle et que nul n'est capable de la présenter comme close et définitive, le théologien admettant même que certaines normes tombent en désuétude : 

« On peut comprendre que la loi naturelle soit changée de deux manières. D’une part on peut lui ajouter certaines prescriptions et rien n’empêche en ce sens que la loi naturelle subisse un changement. De fait, on a ajouté à la loi naturelle - soit par la loi divine, soit par les lois humaines - beaucoup de choses qui sont utiles à la vie de l’homme. D’autre part on peut concevoir un changement dans la loi naturelle, par mode de suppression, en ce sens qu’une prescription pourrait disparaître de la loi de nature, alors qu’elle en faisait partie auparavant» (6)


      â™£ Références citées : 

 

(1) Gaulmyn, Isabelle de (4 avril 2012) Â« Points non négociables Â», Blog Une foi par semaine, â™¥.

 

(2) Benoît XVI (30 mars 2006) Discours aux participants au congrès promu par le Parti Populaire Européen, disponible en ligne sur le site du Vatican : â™¥.

 

(3) Josef Ratzinger, Préfet de la Congrégation de la Doctrine de la Foi (24 novembre 2002) Note doctrinale concernant certaines questions sur l'engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique, disponible en ligne sur le site du Vatican : â™¥

 

(4) Débat entre Jean Madiran et Émile Poulat, « Du modernisme à la crise dans l’Église Â», La Nef, n°224, mars 2011, disponible à l’adresse suivante : â™¥

 

(5) "Les principes non négociables en politique" (s. d.) page consultable en ligne sur le site du diocèse de Toulon-Fréjus : â™¥

 

(6) Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia IIae q 94 a 5, et sur cette question on consultera à profit l’intéressant article GRIMPRET, Matthieu (26 septembre 2012) «L’homoparentalité? parlons-en», tribune disponible en ligne sur le site Slate.fr : â™¥

Publié par Anthony_Favier à 11:59am
Avec les catégories : #Analyse

commentaires

Pascal Jacob 13/10/2012 20:25

J'ajoute que le livre d'E. Dufourcq dont vous mettez l'image est l'exemple type du contre sens à propos de la loi naturelle : D'abord parce que son présupposé est historiciste, elle n'admet pas
qu'il y ait un concept non historique du droit naturel. Ensuite parce qu'elle ignore justement la portée ontologique de la notion de nature. Enfin parce que son intention, dès le départ, est de
rendre confus le concept de nature pour le disqualifier et faire valoir ses revendications modernistes.

Anthony_Favier 13/10/2012 22:40



Je ne me prononcerai pas sur le livre ne l'ayant pas lu entièrement mais seulement feuilleté. Il témoigne me semble-t-il aussi de l'intérêt contemporain pour la loi naturelle, comme d'autres
productions mentionnées. Je prendrais quand même la défense de ma collègue historienne Elizabeth Dufourcq sur un point : le reproche d'historiciser! Si les historiens n'historicisent plus pour
chercher des invariants, notre ontologie risque également de souffrir ! En tout cas, vous me donnez envie de lire cet ouvrage. Je vous remercie pour vos commentaires.   



Pascal Jacob 13/10/2012 20:21

Vous donnez un point de vue intéressant que vous cherchez à rendre équilibré. Rien ne vaut cependant le travail des sources : les textes de saint Thomas, par exemple, mais aussi le texte de la CTI
sur l'éthique universelle, qui répond bien à votre questionnement sur la nécessité d'une conception ontologique de la nature, et à votre crainte d'une mise en cause du pluralisme par le recours à
la loi naturelle.
Cordialement
Pascal Jacob

Incarnare 07/10/2012 17:47

La loi naturelle ne saurait être un argument d'autorité : elle se veut au contraire un appel à la raison commune qui (pourvu qu'elle s'applique sérieusement sur son objet dans les conditions d'un
vrai discernement) permet au non croyant de partager un grand nombre de vues du croyant (au moins dans leurs conséquences, sinon dans toutes leurs causes)

Anthony_Favier 07/10/2012 22:15



Merci pour votre commentaire. Dans mon esprit ici, il ne s'agissait pas de critiquer en bloc la loi naturelle, cf. le premier billet où en effet j'avoue avoir découvert moi même la grandeur
accordée à la conscience individuelle dans son appréhension, mais certains raccourcis avec lesquels parfois on l'utilise et des problèmes pratiques que l'on peut rencontrer.