Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

3 Juillet 2012

Sur la loi naturelle (I) Le retour en grâce d'un concept thomiste ?

1St-thomas-aquinas-1-copie-1Saint Thomas d'Aquin, retable de Carlo Crivelli (1494)  

 

La loi naturelle se retrouve de plus en plus au cœur de l'argumentaire catholique contemporain, notamment pour s'opposer à certaines évolutions sociales jugées contraire au Magistère catholique. Mais que sait-on véritablement de ce concept théologique formalisé par le théologien dominicain saint Thomas d'Aquin (1224/5-1274) ? Sa fortune dans le catholicisme on la doit sûrement au choix de Léon XIII, et ceci jusqu'au Concile Vatican II, de faire du thomisme la clé de voûte de l'enseignement théologique des séminaires et facultés catholiques à la fin du XIXème siècle, alors que la théologie protestante l'a progressivement réévalué à une moindre place. Souvent en prise avec ce mode catholique de raisonnement lorsqu'on aborde les questions de genre et sexualité en contexte contemporain et catholique, je rassemble ici quelques notes de différentes lectures.

 

♣ Benoît XVI et le retour en grâce de la loi naturelle

 

Si on en croit Geneviève Médevielle dans un article de la revue Études de mars 2009, Benoît XVI réhabilite la loi naturelle dans la pensée catholique contemporaine après une éclipse dans les actes du Magistère durant les années soixante-dix et quatre-vingt. À ce moment-là, elle avait même pu apparaître disqualifiée intellectuellement (1). Honorant par exemple de sa présence la séance inaugural du congrès international sur la loi morale naturelle en 2007, il n'a eu de cesse d'appeler à d'autres occasions les catholiques à approfondir ce thème.

 

◊ Benoît XVI contre la disqualification de la loi naturelle

 

Benoît XVI aurait, toujours selon Geneviève Médevielle, réhabilité le concept en dépit de deux types d'argumentation qu'on lui oppose philosophiquement : 

 

- l'argumentation existentialiste selon laquelle l'être humain relèverait d'un projet: Â« Il n'y a plus d'essence et de nature humaines, seules subsistent des existences en devenir, marquées par la contingence et la particularité. Tout discours à prétention universelle serait alors une manière de camoufler ou de nier ses intérêts particuliers, individuels ou collectifs. Les systèmes normatifs particuliers de chaque culture, fruits de la créativité humanine, n'auraient aucune commune mesure Â» (p. 358).

 

- l'argumentation utilitariste du positivisme juridique. Il n'existe que de lois que celles que se donnent les êtres humains en société (positivisme) dans la recherche du plus grand bien pour le grand nombre (utilitarisme). C'est d'ailleurs au moment où le positivisme juridique l'a emporté au XIXème siècle que le droit naturel est peu à peu tombé en désuétude dans l'enseignement du droit comme le souligne l'historien Émile Poulat dans un texte que nous citons souvent sur ce blog (2). Dans son discours au Bundestag (le parlement allemand) en septembre 2012, le souverain pontife regrette que Â« l’idée du droit naturel est considérée aujourd’hui comme une doctrine catholique plutôt singulière, sur laquelle il ne vaudrait pas la peine de discuter en dehors du milieu catholique Â».

 

Une autre école du droit naturel l'a en effet progressivement emporté en Occident : le jusnaturalisme. Ce dernier postule de l'existence de droits inaliénables de l'être humain qu'il possède avant sa naissance et par sa nature même. La philosophie des droits de l'homme et du libéralisme politique puisent aux sources de ce jusnaturalisme.

1789DroitsDeLHomme_2.jpg

 

◊ La centralité de la conscience dans la loi naturelle

 

Geneviève Médevielle a attiré dans son article mon intention sur un aspect peut-être négligé de la loi naturelle et qui fait peut-être son intérêt: la centralité de la conscience du droit humain dans la loi naturelle: 

 

« Dans ce cadre de pensée, seule la conscience demeure. Et cela n'est pas rien (...) Même lorsque l'éthique contemporaine insiste plus sur la responsabilité de la liberté que sur le sens de l'obéissance à des normes qui nous seraient communes, c'est toujours par rapport à la conscience qu'on arrive au choix décisif »

 

On peut donc écrire que la loi naturelle a connu un nouvel éclairage avec Vatican II dont la constitution pastorale Gaudium et Spes a remis au cœur du catholicisme l'importance de la conscience comme lieu d'origine de la moralité. Mais cette conscience ne serait pas qu'une simple voix intérieure. Elle reste dans l'économie catholique du Salut, liée à l'obéissance et la vérité : 

 

« Il faut du temps pour avancer en humanité et se conformer à la vérité de ce qui est humanisant pour tout être humain. La conscience peut alors s'égarer, sans perdre pour autant sa dignité (...) l'appel à la conscience chez Benoît XVI va avec l'appel à la rationalité de la loin naturelle et avec un appel à obéir à la vérité. La conscience n'est pas un absolu qui serait placé au-dessus de la vérité et de l'erreur ; sa nature intime suppose un rapport avec la vérité "objective" universelle et égale pour tous, que tous peuvent et doivent chercher » (p. 358)

 

◊ La loi naturelle comme réponse aux impasses de la modernité politique? 

 

63811074-pope.jpgSelon un principe d'équivalence important chez Benoît XVI, foi et raison coïncident toujours quelque part parfaitement dans la conscience humaine. Dans sa théologie, il aménage toujours une place où croyants et non croyants peuvent se retrouver. Elle maintient une possibilité, même dans les sociétés séculières, d'un dialogue entre croyants et non croyants, Église et État. Dans son discours au Bundestag (le parlement allemand) en septembre 2012, le souverain pontife l’a clairement rappelé aux députés : Â« contrairement aux autres grandes religions, le christianisme n’a jamais imposé à l’Etat et à la société un droit révélé, un règlement juridique découlant d’une révélation. Il a au contraire renvoyé à la nature et à la raison comme vraies sources du droit Â»

 

230533471333032003.jpgMais le pape va plus loin dans le sens où il souhaiterait ré-inverser une position acquise en Occident depuis l'époque des Lumières, celle où à cause des divisions entre catholiques et protestants, s'est élaborée sur l'hypothèse du comme si Dieu n'existait pas (Médevielle, p. 361). Constatant la faillite des droits humains à l'époque des totalitarismes dans le continent où ils s'étaient formalisés, il réhabilite la possibilité d'un agnositicisme ouvert à Dieu. La religion possède en elle le correctif à l'égarement toujours présent des droits humains.

 

Crane--eau-forte--1924-de-Otto-Dix.jpgSelon un mouvement théologique catholique déjà présent chez Jean-Paul II, s'établit chez Benoît XVI un pessimisme devant la modernité. L'auto-suffisance de la raison humaine dans le premier âge de la modernité a failli. L'expérience des totalitarismes du XXème siècle (nazisme, fascisme, communisme) est aussi mobilisée car ils procèderaient de sociétés ayant cru en la toute puissance séculière sans ouverture à Dieu et en une raison auto-suffisante. Benoît XVI veut donc leur substituer une raison amendée d'un plus grand qu'elle même : Dieu. Cette posture permettrait au catholicisme à la fois d'échapper aux limites de la modernité et celle de la post-modernité (où la raison elle-même est interrogée comme posture régulatrice universelle possible).

 

À suivre : y a-t-il des limites d'un recours extensif à la morale naturelle â†’

 

♣ Référence citée : 

 

(1) MÉDEVIELLE, Geneviève (2009/3) « La Loi naturelle selon Benoît XVI Â», S.E.R. Études, t. 410, pp. 353-364 


Publié par Anthony_Favier à 18:15pm
Avec les catégories : #Analyse

commentaires

sabine sauret 19/11/2014 10:14

L'analyse serrée du texte Humanae Vitae montre que l'utilisation de l'argument de la loi naturelle n'est pas un argument de raison mais une équivalence du "dessein de Dieu " et du discours de la "Tradition" magisterielle. Elle est utilisée comme argument d'autorité et la raison et la volonté de chacun n'est invoquée que pour domminer ses pulsions( sexuelles). Cf LE Déni, p 100-101, Car la « raison » et la « volonté » sont du ressort du seul magis- tère du pape. L’unique rôle qu’il attribue à la raison et à la volonté humaines est la « maîtrise » des instincts et des passions : « Par rapport aux tendances de l’instinct et des passions, la paternité responsable signifie la nécessaire maîtrise que la raison et la vo- lonté doivent exercer sur elles1. » Mentionnant seulement la « pa- ternité responsable » et faisant bien peu de cas de l’intelligence et du sens de la responsabilité des couples, il leur dénie explici- tement leur propre liberté : « Dans la tâche de transmettre la vie, ils ne sont par conséquent pas libres de procéder à leur guise2. »